vendredi 20 décembre 2024

Ma voie

Il est 6h28, le réveil sonne déjà.  Ma voix rauque et ralentie exprime déjà mon anxiété. Je veille à ce que mon mari ait bien entendu la sonnerie pour qu’on arrive tous trois à l’heure au travail ou à l’école. Ma voix, à cette heure-là, je rêverais de pouvoir la ravaler,  la garder au chaud à l’intérieur de moi. Malheureusement,  l’auxiliaire de vie franchit déjà la porte de la chambre conjugale. Sa voix, à elle, me semble tonitruante, elle m’agresse. J’aurais voulu avoir le droit à ma bulle de silence, mais elle éclate si vite chaque matin puisque le droit à la solitude m’a été retiré à la naissance. J’enfile alors ma voix-télécommande. Quand d’autres demandent à leur cerveau de faire bouger leurs membres pour se mouvoir, moi je n’ai que ma précieuse voix pour déclencher les choses. Je commence à guider les gestes de mon auxiliaire avec des mots polis et précis. Une fois prête, j’enfile ma voix-maternelle, celle dont j’ai rêvé  si longtemps. « Bonjour mon Oliviouche bien dormi ? »

Arrivée au travail,  je salue mes collègues et file dans ma classe. Il est l’heure de revêtir ma voix de maîtresse. 

C’est une voix douce, mais affirmée,  une voix qui peut gronder, border, rassurer. Une voix-costume. La colère est souvent feinte mais la tendresse jamais. J’aime cette voix, elle me ressemble. Elle peut changer selon les personnages des histoires que je lis à ma classe.  Elle peut baisser pour les apaiser, monter pour les réveiller. Voix-pâte à modeler.

 Lors des rares pauses, je me fais aider par mon amie et auxiliaire Marion. Je n’ai plus besoin de la guider car on se connaît si bien que nos voix souvent s’entremêlent.  Nos phrases se complètent, on n’a d’ailleurs pas toujours besoin de les finir car on se devine.  Dans l’intimité de mes passages aux toilettes, on élimine la pression de nos vies et nos voix deviennent fortes et rieuses souvent entrecoupées de fous rires avant que l’on se reprenne et qu’on se souvienne que des élèves pourraient nous entendre. Ce jour-là, elle me rassure : ce soir, la réunion de rentrée se passera bien, comme chaque année je vais gérer.

18 heures déjà. Les parents s’installent petit à petit devant moi. J’enfile ma voix-chef d’orchestre. Je leur indique la place de leurs chérubins. Au début, ma voix tremble, mes mains sont moites, je relis mes notes. Puis, c’est parti je me lance. Je parle une heure sans m’arrêter, je les assomme à coups de programme scolaire, de sorties prévues, de cahier  rouge et de pochette bleue. 

La fin arrive. J’ai réussi ma mission, je les ai tellement saoulés qu’ils n’ont plus de questions. Je peux enfin rentrer chez moi.

J’enfile une dernière fois ma voix-télécommande pour agir sur mon environnement. «OK Google, éteins la lumière ». Ce soir, désolée pour ma famille mais je vais revendiquer le droit de me taire. Silence. 

dimanche 15 décembre 2024

Un ami imaginaire

Aujourd’hui, on a regardé le film Blue et compagnie qui raconte l’histoire d’une jeune fille de douze ans qui souffre d’avoir perdu sa mère et qui ne supporte plus que son père la traite comme une enfant pour la protéger. Elle veut grandir et ne plus rêver. Elle va pourtant rencontrer des personnages très poétiques : les AI. Ces Amis Imaginaires qui souffrent d’avoir été oubliés par leurs enfants créateurs à la manière des jouets oubliés de Toy story. 

Cette jeune fille va d’abord croire que sa mission est de trouver de nouveaux enfants aux AI pour finalement comprendre que les enfants créateurs devenus adultes ont toujours besoin de leur ami imaginaire. Il suffit de les aider à s’en souvenir. Jacques Brel disait déjà qu’il fallait bien du talent pour être vieux sans être adulte. 


Cette magnifique fable m’a fait réfléchir. 

Au quotidien, je cultive l’art de ne pas oublier l’enfance. Lire pour s’échapper du morose, rire pour oublier le pas rose. 

Se construire avec Eux un cocon qui protège. Se réfugier tous les soirs dans nos rituels absurdo-poétiques. 

Pourtant, bien trop souvent chez moi, le rationnel m’inonde. Mes propres injonctions me recouvrent comme du lierre qui envahit. 

Je veux être parfaite, aimable, souriante, stable, solide, épaule, roc, non friable. 

Je veux être celle sur qui on s’appuie, celle qui ne ploie jamais ni au travail ni ailleurs. 

Et parfois ça m’effraie. Est-ce que je serais capable de reconnaître mon ami imaginaire ? Est-ce que je saurais suffisamment me foutre la paix pour le laisser me prendre la main ? Est-ce que je saurais gommer quelques lignes de toutes mes to-do lists pour lui faire de la place ?


Au fond, je crois même que ça remonte à plus loin. Enfant j’étais déjà divisée entre fierté d’être trop tordue pour rentrer dans un moule et culpabilité mêlée de frustra de ne jamais être comme les autres. Alors être irréprochable, garder le contrôle, m’est toujours apparu comme la seule issue. 


Peut-être alors que cela m’empêcherait déjà d’oser dessiner mon ami imaginaire ou même juste d’y penser. 

Je crois en y réfléchissant à travers ces lignes que j’ai finalement été ma seule et unique amie imaginaire. 


C’est moi-même qui me suis chuchoter à l’oreille de ne pas regarder la case prévue pour moi dans la société et de plutôt continuer à la maîtresse. C’est moi-même qui ai tenu la main pour me réconforter quant l’enfant rêvé n’arrivait pas. Enfin c’est moi-même qui me crie dessus quand je n’y crois plus. 


Finalement donc depuis tout ce temps cet ami imaginaire je crois que je c’était moi. Si je devais le dessiner, j’esquisserai une espèce de « Monsieur Herbe » de mon enfance. On arrosait la tête tous les matins pour que les cheveux poussent. Alors, ma famille si aimante m’a arrosée, mon mari lune-éclairante m’a donné toute la lumière, mes amies de toujours ont retiré les mauvaises herbes et mon ami imaginaire a poussé. Il a semé des fleurs et mon olivier a germé. Je crois que mon AI et moi finalement on ne s’est pas tant perdu ds vue. Il faut juste que je lâche prise un peu plus souvent pour ne pas le perdre en route.

Ma voie

Il est 6h28, le réveil sonne déjà.     Ma voix rauque et ralentie exprime déjà mon anxiété. Je veille à ce que mon mari ait bien entendu la ...