Il est 6h28, le réveil sonne déjà. Ma voix rauque et ralentie exprime déjà mon anxiété. Je veille à ce que mon mari ait bien entendu la sonnerie pour qu’on arrive tous trois à l’heure au travail ou à l’école. Ma voix, à cette heure-là, je rêverais de pouvoir la ravaler, la garder au chaud à l’intérieur de moi. Malheureusement, l’auxiliaire de vie franchit déjà la porte de la chambre conjugale. Sa voix, à elle, me semble tonitruante, elle m’agresse. J’aurais voulu avoir le droit à ma bulle de silence, mais elle éclate si vite chaque matin puisque le droit à la solitude m’a été retiré à la naissance. J’enfile alors ma voix-télécommande. Quand d’autres demandent à leur cerveau de faire bouger leurs membres pour se mouvoir, moi je n’ai que ma précieuse voix pour déclencher les choses. Je commence à guider les gestes de mon auxiliaire avec des mots polis et précis. Une fois prête, j’enfile ma voix-maternelle, celle dont j’ai rêvé si longtemps. « Bonjour mon Oliviouche bien dormi ? »
Arrivée au travail, je salue mes collègues et file dans ma classe. Il est l’heure de revêtir ma voix de maîtresse.
C’est une voix douce, mais affirmée, une voix qui peut gronder, border, rassurer. Une voix-costume. La colère est souvent feinte mais la tendresse jamais. J’aime cette voix, elle me ressemble. Elle peut changer selon les personnages des histoires que je lis à ma classe. Elle peut baisser pour les apaiser, monter pour les réveiller. Voix-pâte à modeler.
Lors des rares pauses, je me fais aider par mon amie et auxiliaire Marion. Je n’ai plus besoin de la guider car on se connaît si bien que nos voix souvent s’entremêlent. Nos phrases se complètent, on n’a d’ailleurs pas toujours besoin de les finir car on se devine. Dans l’intimité de mes passages aux toilettes, on élimine la pression de nos vies et nos voix deviennent fortes et rieuses souvent entrecoupées de fous rires avant que l’on se reprenne et qu’on se souvienne que des élèves pourraient nous entendre. Ce jour-là, elle me rassure : ce soir, la réunion de rentrée se passera bien, comme chaque année je vais gérer.
18 heures déjà. Les parents s’installent petit à petit devant moi. J’enfile ma voix-chef d’orchestre. Je leur indique la place de leurs chérubins. Au début, ma voix tremble, mes mains sont moites, je relis mes notes. Puis, c’est parti je me lance. Je parle une heure sans m’arrêter, je les assomme à coups de programme scolaire, de sorties prévues, de cahier rouge et de pochette bleue.
La fin arrive. J’ai réussi ma mission, je les ai tellement saoulés qu’ils n’ont plus de questions. Je peux enfin rentrer chez moi.
J’enfile une dernière fois ma voix-télécommande pour agir sur mon environnement. «OK Google, éteins la lumière ». Ce soir, désolée pour ma famille mais je vais revendiquer le droit de me taire. Silence.